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Article Télérama  / Propos recueillis par Fabien Perrier
Démocratiser l'Europe, c'est l'objectif de DiEM25, mouvement fondé par le jeune philosophe croate Srecko Horvat (avec Yanis Varoufakis) soutenu, entre autres, par Julian Assange.

La politique, la révolution, la démocratie, l'amour… Et l'Union européenne. Autant de thèmes que le jeune philosophe croate Srecko Horvat explore. Né le 28 février 1983 dans un pays qui était encore la Yougoslavie, Horvat s'est engagé sur le terrain aux côtés des Indignés et d'Occupy Wall Street. Il fut aussi l'un des instigateurs du Festival subversif de Zagreb. En français, il a publié un essai au titre éloquent : Sauvons-nous de nos sauveurs (Editions Lignes, 2013) ; en anglais, il a coécrit avec Slavoj Žižek : What does Europe want ? The Union and its discontents (Istros Books, 2013). 

Aujourd'hui, il est, avec l'ex-ministre grec des Finances Yanis Varoufakis l'un des instigateurs de DiEM25 (pour Democracy in Europe Movement 2025), qui a pour ambition de démocratiser l'Europe et de relégitimer la politique. Avec un objectif : doter l'UE d'une Constitution en 2025. Les participants souhaitent, auparavant, rendre plus transparent le fonctionnement des institutions européennes et réorienter les politiques, économiques notamment, en redéfinissant les compétences des institutions, telles que la BCE, le Mécanisme de stabilité et le Fonds européen d’investissement, pour mettre un coup d’arrêt à la crise persistante.

Pourquoi participez-vous au mouvement DiEM25 ?

Je ne crois pas que la réponse à la crise actuelle de l'Union européenne puisse être le retour à l'Etat Nation, la sortie de l'euro ou tout projet de ce type. Il fut un temps où il fallait conquérir le pouvoir à l'échelle de l'Etat Nation pour changer les choses sur le plan politique, économique ou social. Cette époque est révolue : désormais, chaque Etat est pris dans un jeu global.

Syriza en est le meilleur exemple. En remportant les élections, ou en organisant un référendum sur les propositions européennes, ce parti de la gauche grecque a suscité un immense enthousiasme. Mais il n'a pu appliquer ni ses projets, honnêtes, ni son « programme de Thessalonique », pourtant bien conçu. Quant au référendum, il s'est tenu sous un contrôle des capitaux imposé par l'eurogroupe.

Un parti élu qui voudrait assurer plus d'égalité et de solidarité entre les citoyens ne peut donc pas le faire une fois au pouvoir, même avec le meilleur programme, dans un seul Etat. La seule solution réside dans le développement d'un mouvement paneuropéen. Voilà pourquoi je me suis investi activement, dès le début, dans DiEM25.

Cette perte de pouvoir et de souveraineté des Etats-Nations est-elle conjoncturelle ou liée à la structure de l'UE ?

Dès le début, la structure de l'UE était celle d'un cartel. Cette union économique ne visait pas à créer plus d'égalité parmi ses Etats membres. Le pays d'où je viens, la Yougoslavie, s'est effondré à cause de la terrible différence entre son centre et sa périphérie, qui est aussi réelle dans l'UE d'aujourd'hui. Mais dans le fond, le plus grand problème de l'UE est l'inexistence de la démocratie.

Combien de citoyens européens savent, par exemple, que le Parlement européen a voté l'accord TISA (accord sur le commerce des services), qui, avec le TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement) et le CETA (Accord économique entre le Canada et l'Union européenne), fait partie de ce triumvirat d'accords les plus secrets de l'histoire récente de l'Europe ?

Ce n'est que grâce à WikiLeaks que quelques curieux et experts se sont penchés sur le sujet et ont pu en réaliser les implications. Mais pas les citoyens ! Ce TISA apportera plus de dérégulation, plus de privatisations des services publics, et des bouleversements fondamentaux dans tout ce qui concerne les services. Ce qui s'est passé est un simulacre de démocratie. Le Parlement a voté, mais sur la base d'un accord préalablement passé entre la Commission européenne et l'OMC. Comme dans un mariage arrangé : marié par des parents sans votre aval, il ne vous reste plus qu'à confirmer cette décision le jour J.

Yanis Varoufakis et Srecko Horvat.

 

 

Le mouvement que vous avez lancé pour répondre à ces dysfonctionnements se veut horizontal. Mais lors de son lancement, ce sont essentiellement des intellectuels qui ont pris la parole à la tribune…

Je ne suis pas d'accord. Des représentants de différents mouvements étaient présents à Berlin : ceux de Blockupy, un mouvement complètement horizontal, ou de Barcelone, où est développée une démocratie participative, ou encore Hans-Jürgen Urban, président du plus gros syndicat allemand (IG-Metall), fort de deux millions de membres. Nous ne pouvions pas avoir deux millions de travailleurs sur la scène. En outre, DiEM essaye d'éviter de tomber dans les pièges classiques.

Quels sont ces pièges ?

Le premier est celui de l'impasse politique. Parce qu'ils prônent avant tout l'horizontalité et la démocratie, de nombreux mouvements, comme Occupy Wall Street, finissent par se demander s'ils doivent ou non se lancer dans l'arène politique. La plupart de ces mouvements ont décidé de ne pas y aller et, donc, de ne pas former de parti. Est-ce la bonne décision ? Je ne sais pas.

Depuis 2011, et les printemps arabes, il existe une sorte de fétichisme de la démocratie directe. J'ai d'ailleurs participé à certaines de ces réunions publiques, comme à Zuccoti Park, à New York. Mais bien que je sois un partisan de l'horizontalité et de la démocratie directe et participative, force est de constater que, parfois, ça ne fonctionne pas.

L'autre piège est celui très bien décrit par Rudy Dutschke dans les années 70 : celui de la longue marche vers les institutions qui consiste à pénétrer les institutions pour les réformer. Le risque, c'est de partir d'une position radicale, comme Daniel Cohn-Bendit ou Joschka Fischer, pour appartenir, au bout du processus, à l'establishment…

Quelle forme doit donc prendre un mouvement paneuropéen ?

Aucune de ces réponses – horizontalité/verticalité, démocratie directe/parti politique classique – n'est la bonne toute seule. DiEM doit s'efforcer d'être une combinaison de tout cela. La seule solution est dialectique dans le sens où nous avons besoin de syndicats, de mouvements, de partis politiques, et d'individus ou d'organisations comme WikiLeaks. C'est sans doute une raison pour laquelle des personnalités comme Julian Assange, de WikiLeaks, ou Gesine Schwann, ex-candidate du SPD [le parti social-démocrate allemand, ndlr] pour la présidence de la république allemande, s'intéressent à notre démarche. Ils ont compris notre volonté d'ouverture à tous.

Tout mouvement qui tomberait dans le piège du sectarisme échouerait avant même de percer. En tant que mouvement paneuropéen, il faut mener des grèves, des batailles, voire aller jusqu'à la désobéissance civile. Mais il faut aussi avoir l'écoute et le soutien des partis politiques comme l'ont fait Die Linke, Podemos ou les Verts. Nous ne pouvons pas laisser l'extrême droite s'emparer de nos institutions même si nous critiquons ces dernières car elles se révèlent de moins en moins démocratiques.

En tant que philosophe engagé « sur le terrain », avez-vous le sentiment que la population européenne aime l'UE ?

De moins en moins. C'est un autre problème de l'UE actuelle. En fait, je crois que les citoyens aiment l'Europe mais plus l'Union européenne. La Croatie détient aujourd'hui le record en matière de référendums sur l'UE, ce qui montre qu'il n'y a plus cet enthousiasme qui existait avant son entrée dans l'UE. En Grèce, en Espagne, au Portugal, on enregistre aussi de plus en plus de sentiments négatifs de la population à l'encontre de l'UE.

Nécessaire, ce mouvement paneuropéen pour la démocratie en Europe doit réhabiliter, sauver l'idée de l'Europe – vous remarquerez que je ne parle pas de l'Union européenne. Jacques Derrida, dans son dernier ouvrage, évoquait la « Démocratie à venir », avec ce double sens sur à venir et avenir. Nous devrions aussi parler de l'Europe à venir. En un sens, elle est déjà là.

Dans quel sens ?

Elle était sur la place Syntagma en juillet 2015 lorsque les Grecs, appelés au référendum, sont descendus pour soutenir le « Non ». C'était le meilleur de l'Europe ! Des citoyens se sont exprimés et ont décidé démocratiquement d'appeler au changement. Mais cette Europe du futur ne s'est pas concrétisée.

Elle est aussi présente dans la solidarité envers les réfugiés exprimée par des gens ordinaires. C'est cela l'Europe. Ce ne sont ni ces murs et barrières érigés par la Hongrie, la Slovénie, la Croatie, ni la confiscation des biens des réfugiés par la Suisse ou le Danemark, ni même la suspension de l'espace Schengen, ni les attaques envers les migrants. Malheureusement, toutes ces caractéristiques peuvent être aussi symptomatiques de l'Europe : c'est ce qu'elle fut pendant la Deuxième Guerre mondiale.

La culture est-elle politique pour vous ?

Bien sûr. Je pense même que l'amour est politique, pas seulement la culture !

Une culture européenne existe-t-elle ?

Un parallèle avec la gastronomie me permet de répondre à cette question très difficile. Il y a quelques années, le gouvernement italien a décidé de fermer des restaurants étrangers dans les centres de certaines villes, considérant qu'ils mettaient en danger la culture gastronomique italienne. Un célèbre cuisinier italien a répondu en citant les deux plats les plus connus d'Italie, pour être les plus authentiques : les pizzas et les pâtes. Sont-ils vraiment authentiques ? Non.

Si Marco Polo n'était pas allé en Chine, l'Italie n'aurait pas les pâtes, et s'il n'y avait pas eu la colonisation en Amérique du Sud, elle n'aurait pas les tomates. La cuisine italienne authentique n'existe pas vraiment. En ce sens, la culture européenne, qui existe – la Renaissance, les Lumières, La Nouvelle Vague etc. – n'existerait sans doute pas sans l'influence d'autres cultures (arabes, asiatiques…). L'authenticité de la culture européenne est donc en elle-même multiculturelle.

Les Européens ont-ils alors conscience d'être européens ?

De moins en moins. Car si les Européens croient de moins en moins en l'Europe, ils n'en partagent pas l'identité non plus. Lors de la crise grecque, les travailleurs allemands étaient opposés aux travailleurs grecs. Alors qu'en réalité, tous auraient dû être opposés à l'oligarchie, qu'elle soit grecque ou allemande. En réalité, par l'application des mesures d'austérité et l'implantation de l'extrême-droite – qui sont, je crois, les deux faces d'une même médaille – l'UE se fragmente. Plus cette fragmentation se développera, moins les citoyens croiront en l'Europe.

Une démocratie européenne est-elle possible ?

Si elle n'était pas possible, je n'aurais pas de raison de me réveiller le matin !

Comment imaginez-vous alors cette démocratie ?

Comme la possibilité pour les citoyens de ce continent de choisir réellement, et non d'être mis devant un choix forcé. Ce que nous avons aujourd'hui est un simulacre de choix libre à partir d'options prédéfinies. J'imagine l'Europe démocratique comme une communauté où les nations européennes ne s'attaquent pas à d'autres nations ni ne déclenchent de guerre pour prendre possession des ressources naturelles comme le pétrole ou le gaz.

Ainsi, la France ne déclencherait pas de guerre en Libye, n'enverrait pas d'armes en Syrie… La question a-t-elle été posée aux Français de savoir s'ils voulaient que leur pays s'engage dans une seule de ces guerres ? Idem avec les traités déjà évoqués qui s'apprêtent à bouleverser différentes sphères de la société (enseignement, médecine…). Ces questions sont connectées à la démocratie. En ce sens, un mouvement pour la démocratie en Europe doit travailler sur ces questions, organiser des campagnes, des mobilisations, pour que la population puisse se forger un avis solide. C'est la base même de la démocratie.

Tag(s) : #Europe

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