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La grande défiance des fonctionnaires

Deux ans et demi après l’élection de François Hollande, les salariés du public tirent un bilan sévère de l’action du président de la République. De reniements en stigmatisations, le gouvernement provoque le rejet mais favorise aussi le fatalisme et le progrès des idées d’exclusion, déplorent les agents interrogés.

Il n’y avait pas de fonctionnaires parmi les Français sélectionnés par TF1 pour interroger le président de la République, au soir du 6 novembre qui marquait la moitié de son quinquennat. Pourtant, ceux-ci représentent 5,5 millions de Français (chiffre 2012 regroupant les fonctions publiques d’État, hospitalière et territoriale), soit environ un quart du total de l’emploi salarié en France. Nul doute qu’ils auraient eu beaucoup à dire sur l’action de François Hollande pour lequel ils ont voté en 2012, davantage que la moyenne des Français (63 % au second tour, selon un sondage de l’Ifop réalisé le 6 mai 2012, contre 51,6 % pour la France entière).

Quel bilan tirent-ils des trente mois de cette présidence ? Et si c’était à refaire, revoteraient-ils comme en 2012 ? Avant la journée de mobilisation des fonctionnaires pour l’emploi et les salaires, qui aura ce mardi 18 novembre partout en France à l’appel de l’intersyndicale CGT-FSU-Solidaires-FA-FP (syndicat autonome), l’Humanité est partie à la rencontre de plusieurs salariés du service public engagés (enseignants, agents territoriaux), dont les professions sont stigmatisées par les médias et les libéraux et qui sont en première ligne pour constater et subir les ravages des politiques d’austérité gouvernementales. L’occasion, aussi, de donner la parole aux trois principaux responsables syndicaux qui organisent la journée d’action.

Le constat ne date pas d’hier : les fonctionnaires ont mal à leur gauche. Les chercheurs l’ont constaté depuis longtemps, l’époque est révolue où les salariés du public donnaient leurs voix les yeux fermés, assurant un réservoir électoral intarissable. « Il n’y a plus rien de naturel à ce que les fonctionnaires votent pour la gauche », déclarait, à Libération, le spécialiste de la fonction publique au CNRS et à Sciences-po, Luc Rouban, avant les municipales. Mais, cette fois, l’ampleur du malaise pourrait dépasser de loin ce qu’on subodorait. Exemple dans l’éducation nationale, traditionnellement présentée comme un bastion électoral du pouvoir en place, et où le « désenchantement des jeunes enseignants vis-à-vis de la politique est très fort », témoigne Julien. Professeur à Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne) et délégué syndical Snes-FSU, il redoute « une montée de l’abstention chez les professeurs ». Mais il s’inquiète encore davantage de la perméabilité nouvelle des personnels de l’éducation à « un vote extrémiste dans des zones très reculées » du département, où le manque de services publics nourrit le sentiment d’abandon des populations.

Même constat pour Isabelle, employée de mairie à Pantin (Seine-Saint-Denis). « Des réflexions du type “politiques, tous pourris”, ça ne se produisait pas avant chez les collègues. Maintenant, c’est fréquent. Les idées du FN montent dans le secteur public. Entre des salariés qui travaillent depuis vingt ans ensemble, on entend des propos racistes. C’est nouveau et inquiétant. Dans certaines mairies passées à l’extrême droite, comme à Villers-Cotterêts, des menaces sont même proférées de collègue à collègue ! » assure l’employée syndiquée à la CGT.

Pour elle, le pouvoir est directement responsable de ce délitement des solidarités, car celui-ci va de pair avec la perte d’espoir en la possibilité d’un progrès collectif. « À part le mariage pour tous, Hollande n’a tenu aucune de ses promesses. Le plus grave des reniements, à mon sens, c’est le refus d’accorder le droit de vote aux résidents étrangers, qui ne coûtait rien et aurait dans nos villes permis de couper le racisme à la racine. » Isabelle accuse aussi les politiques d’austérité, désastreuses pour le personnel exécutant qui accueille le public. « Aux services sociaux, aux inscriptions à la cantine, les agressions contre les agents sont monnaie courante, témoigne-t-elle. Comme les usagers sont à bout, ils s’en prennent aux personnels.

En haut, dans les ministères, on ne parle que de réduction budgétaire. Mais ceux qui ordonnent l’application de cette politique ne sont pas ceux qui en subissent les conséquences, devant ou derrière les guichets », poursuit cette employée. Des salariés du secteur public qui en ont assez, aussi, de la stigmatisation permanente dont ils font l’objet : « On nous dit qu’on coûte trop cher, qu’on est des privilégiés. Ce n’est pas vrai : des collègues partent avec 700 à 800 euros de retraite », dénonce la fonctionnaire territoriale de Pantin. « Pour moi, ce gouvernement n’est pas de gauche, tranche Cécile, employée municipale à Stains (Seine-Saint-Denis) et syndiquée à la CGT. Quand on voit l’ANI (l’accord sur la prétendue “sécurisation” de l’emploi – NDLR), par exemple, même la droite n’aurait pas osé. C’est d’autant plus dur à supporter pour les salariés qui ont cru au changement. » Elle fera grève aujourd’hui, et soutiendra la journée « mairie fermée », organisée demain par le maire (PCF) de la ville, Azzedine Taïbi, pour protester contre l’austérité imposée aux collectivités. Mais elle craint que le mouvement soit peu suivi parmi les personnels : « Le fatalisme gagne du terrain. Les gens se disent qu’avec Hollande après Sarkozy, on a tout essayé, et que rien ne change. Beaucoup se détournent de la politique. Et les combats perdus comme sur la réforme des retraites en 2010, malgré trois semaines de grève, ont fait mal au syndicalisme. »

Le replâtrage ne suffit plus

Les agents de la fonction publique d’État s’en sortent-ils mieux ? Comparée à la purge infligée aux autres grands ministères, Julien en convient, l’éducation nationale « est relativement préservée » en nombre d’emplois créés ou maintenus, après les dégâts de la politique de Nicolas Sarkozy. « C’est le seul endroit où il y a un léger mieux : on compte moins de fermetures de classes, et les remplacements de profs sont mieux assurés », relève Philippe, enseignant à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne). Mais l’ampleur des manques est telle que le replâtrage ne suffit plus : « On est loin du compte », déplorent les deux enseignants, pour qui même la promesse de campagne de François Hollande de recruter 60 000 professeurs « est loin d’être atteinte ».

« La réforme des rythmes scolaires a viré au gâchis phénoménal ; la réforme Darcos des programmes scolaires n’a toujours pas été abrogée, poursuit Philippe. Les personnels sont désabusés. Les jeunes me disent qu’ils ne préfèrent pas penser à leur retraite, sans qu’on sache s’ils ont fait une croix dessus ou s’ils ont l’intention de se battre. La déception entraîne une démobilisation. Un de mes collègues, enseignant socialiste, se dit atterré, car il ne s’attendait pas à un tel reniement. » L’ex-syndiqué à SUD éducation et ancien électeur PS puis écologiste dit aujourd’hui placer ses espoirs dans le sursaut de « la vraie gauche », pour faire « renaître un mouvement citoyen ».

Article issu de l'Humanité

Tag(s) : #Luttes Services Publics

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